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Discrimination et indifférence
en Nouvelle-Calédonie 
Par Frédéric de Greslan

Il est singulier de constater à quel point le monde offre de nos jours une image en opposition complète avec les principes qu'il affiche. 

Alors que la planète a adopté, après la Seconde Guerre mondiale, des textes huma- 1ùstes, généreux et égalitaires, avec notam­ment la Déclaration universelle des droits de l'homme, ou la Convention européenne des droits de l'homme, clans de nombreux pays, on voit se développer l'intolérance, le racis­me et la discrimination. 
L'Afrique, l'Europe, l'Asie et dans une moindre mesure, l'Amérique du Sud, ont connu récemment et connaissent encore, génocide, la purification ethnique ou les massacres religieux. 

 L'Océanie n'échappe pas à ce mouve­ment comme en témoignent les exemples de Fidji, des Salomon et du Timor-oriental ou encore de l'Indonésie ou des Philippines. 
La Nouvelle-Calédonie en serait-elle pré­servée? 
Notre île, comme l'ensemble de la République française, est régie par les mêmes principes universels et la Déclaration des droits de l'homme est ins­crite au frontispice de nos institutions. 

Nous avons en outre adopté I' Accord sur la Nouvelle-Calédonie, dit « Accord de Nouméa », qui affiche l'égalité entre les diverses communautés composant le pays et annonce la construction d'un destin com­mun comme ambition première. 

Mais, comme sur le reste de la planète, la réalité est autre que ce qu'elle devrait être selon ces principes, et la discrimination pro­gresse, masquée par les intentions affichées. 
Le président de la République fut, à ce point de vue, pour la Nouvelle-Calédonie comme les persans de Montesquieu, qui étrangers à la France pointaient sur elle un regard curieux et sans a priori. 


Jacques Chirac, étranger à la réalité calé­donienne, a découvert, fortuitement, lors de sa visite sur l'Ile une forme de discrimina­tion administrative. 

Ne sachant pas de quel texte il s'agissait, il a énoncé, comme l'exige son rôle de gar­dien de la République et des Institutions, une évidence républicaine : « Il est scanda­leux que dans un document administratif on demande d'indiquer l'origine ethnique ». 

Qu'il s'agisse du formulaire habituel pour le recensement ne change rien à l'affaire : en vertu des principes qui nous régissent, il ne doit être fait aucune distinction entre les individus en raison de leur race ou de leur ethnie, de leurs convictions religieuses ou de leurs opinions politiques. 


Or, ce formulaire malencontreux n'est que l'un des exemples récurrents de la dis­crimination ouve1te ou non qui affecte la Nouvelle-Calédonie. 


L'affaire de Saint-Louis en est bien sûr la plus éclatante et la plus récente des preuves. 


La communauté kanak de Saint-Louis a bel et bien chassé par la force des armes, la communauté wallisienne de l'Ave Maria. 


Sur place, les slogans racistes à l'encontre des Wallisiens démontrent qu'il ne s'agit pas d'un « trouble du voisinage » comme l'écri­vent ceux qui cherchent à dissimuler la réa­lité sous des euphémismes, mais bien d'une agression à caractère raciste à l'encontre d'une communauté ethnique. 

C'est bien un nettoyage ethnique auquel il a été procédé à Saint-Louis et le nier revient à nier la douleur et la souffrance des vic­times de cet acte odieux, ce qui évidemment ajoute encore à leur peine comme le diraient tous les psychologues. 
D'une certaine façon cela confine au révi­sionnisme puisque cela tend à camoufler la réalité d'un crime pour le rendre plus pré­sentable aux yeux de l'opinion publique. 

Ont été violés dans cette liste affaire la plupart des droits fondamentaux résultant de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen : 
- Le principe de l'égalité des citoyens qui veut que « tous les citoyens naissent libres et égaux en droit »


Les Wallisiens avaient autant de droit que les Kanaks de résider sur cette terre de l' Ave Maria qui n'a jamais été une terre coutu­mière et qui est la propriété privée de la Province sud. 


- Le principe de la liberté de circulation Du 25 août au 19 septembre 2003, la liberté d'aller et venir des résidents de l'Avé Maria a été entravée par un barrage kanak à la Mission de Saint Louis. 
- Le principe de la propriété privée dont « nul ne peut être privé si ce n'est lorsque la nécessité publique l'exige et évidemment sous la condition d'une juste et préalable indemnisation ». 
La nécessité publique n'exigeait certaine­ment pas que ces familles soient chassées de chez elles, et elles n'ont d'ailleurs toujours pas été indemnisées. 

Il est pour le  moins surprenant de consta­ter que cette situation ne semble guère avoir ému nos responsables politiques, à quelques rares exceptions près. 
Ainsi, l'ultimatum de Robert Moyatea, élu RPCR et chef coutumier de Saint-Louis au Congrès : « Les Wallis doivent dégager un point c'est tout », n'a t-elle suscité de la part des grandes formations politiques locales (RPCR et FLNKS) ou des représen­tants de l'Etat aucune réaction. 

Pas plus d'ailleurs que le calvaire même des failles wallisiennes ne semble avoir suscité de grande compassion de leur part. C'est même le contraire puisqu'en privé, ils considéraient surtout ces Wallisiens comme un problème, notamment quand ils ne se montraient pas assez dociles dans leur « déménagement ». 
Les seules réactions publiques ont été des chefs d 'œuvres de la langue de bois : « Il n'existe pas de zone de non-droit à Saint­-Louis » ou « les armes à Saint-Louis doivent servir à chasser » (Daniel Constantin), « il n'existe pas de problème ethnique à Saint-­Louis, c'est un trouble de voisinage qui a dégénéré » (Pierre Frogier) et ce n'était ni une épuration ethnique ni une expulsion, mais un « relogement de squatters » (Pierre Bretegnier) ... 


Seule la déclaration de Didier Leroux, parlant lui d'épuration ethnique (après Guy George notamment, qui n'avait suscité aucune réaction) a scandalisé la classe poli­tique. 


Ainsi, ce ne sont pas les faits qui sont scandaleux, c'est le fait qu'un élu cesse d'utiliser la langue de bois. 


Curieuse inversion des valeurs, où les mots sont plus choquants que la honteuse réalité qu'ils décrivent ... et qu'ils décrivent très précisément d'ailleurs. 


En effet, selon le Petit Larousse (Grand format p. 403), la purification ou l'épuration ethnique sont : « les noms donnés à l'entre­p1ise d'appropriation exclusive d'un territoi­re par une population qui le revendique comme sien, au détriment d'une ou plu­sieurs autres populations occupantes aux­quelles elle fait subir des violences phy­siques ou psychologiques ». 


Cela correspond très exactement à ce qui s'est passé à I' Ave Maria. Les mots ont un sens, M. le Haut-commissaire. 
Peut-on croire alors aujourd'hui que les droits de l 'homme sont encore en Nouvelle-­Calédonie imprescriptibles, inviolables et sacrés, ou ne sont-ils plus qu'un vieux texte qui fait joli et que l'on invoque pour se don­ner bonne conscience, alors même que la discrimination s'installe, dans l'indifférence générale. 

 

Frédéric de Greslan - Avocat à la cour, citoyen calédonien.

 

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