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La parole à Frédéric de Greslan
... sans langue de bois.
« On n’a du pouvoir… quand on en abuse »
Le Chien bleu : Pourquoi démissionnez-vous ?
Frédéric de Greslan : J’ai tenté depuis mon élection en 2009 de participer à la vie démocratique de mon pays en restant un citoyen élu, et non un politicien qui ne vit que de la politique. Je sais maintenant qu’il est quasiment impossible de garder sur le long terme une vraie activité professionnelle avec un mandat d’élu provincial et au Congrès. Si on veut bien faire son travail d’élu, c’est à plein temps. Depuis sept ans, j’ai donc assumé deux emplois à plein temps. Ce n’est plus possible physiquement et moralement.
On se présente avec un programme électoral qu’on ne peut jamais mettre en place.
Le Chien bleu : On a surtout l’impression que vous n’êtes pas fait pour l’armée… À Calédonie ensemble, c’est quand même Gomès qui commande et les autres qui obéissent.
Frédéric de Greslan : C’est comme ça dans tous les partis. C’est un peu plus complexe chez nous, parce qu’on a des réunions collégiales chaque semaine, où les sujets sont débattus. Et chaque décision est prise en commun, même si l’opinion et l’influence de Philippe Gomès sont déterminantes, notamment parce que c’est lui qui sélectionne les sujets. Je n’aime pas être dans un carcan, mais, sur toutes ces années, il n’y a qu’une fois ou deux où je n’étais pas d’accord avec lui.
Le Chien bleu : On va dire que vous arrêtez la politique parce que vous gagnez plus d’argent dans le privé.
Frédéric de Greslan : Il y a des gens qui ne voient que l’argent comme motivation dans la vie. Ça en dit plus sur eux que sur moi. Et puis j’aimerais bien qu’on m’explique comment renoncer à une indemnité de 560 000 francs par mois est une motivation financière ?
Le Chien bleu : Ce sont les élus qui vous rebutent ?
Frédéric de Greslan : Non, on a une classe politique qui, globalement, est préoccupée du bien commun, qui travaille beaucoup et qui est bien au fait des affaires. Dans la précédente mandature, il y avait plus de politiciens purs, qui ne travaillaient pas les textes et qui se contentaient de la surface des choses, comme Pierre Frogier, Éric Gay ou Gaby Briault. Chez les indépendantistes, il y avait aussi un certain nombre de « clés à molette ». Ça a bien évolué chez eux avec l’arrivée de jeunes élus qui ont suivi des formations, qui ont été secrétaires généraux de mairie et qui savent de quoi ils parlent. Chez les non-indépendantistes aussi, il y a des nouveaux comme Philippe Dunoyer, Nina Julie ou Nicolas Metzdorf chez nous ou Thierry Santa ou Johan Lecourieux chez les Républicains qui comprennent les documents qu’ils lisent et qui bossent dessus. C’est trop facile de critiquer ceux qui font de la politique, mais c’est un travail de galérien, c’est être exposé en permanence.
Le gouvernement ne peut pas marcher
Le Chien bleu : Oui, mais c’est le prix pour avoir le pouvoir.
Frédéric de Greslan : On n’a jamais le pouvoir. En réalité, on n’a vraiment du pouvoir que quand on en abuse. Le pouvoir, en démocratie, est toujours partagé.
entre plusieurs institutions ou organismes. On ne voit jamais qu’un aspect des choses. Votre capacité d’intervention est presque marginale et nécessite des efforts considérables pour faire bouger les choses.
Le Chien bleu : En politique, les chefs sont des tueurs. Ils alternent l’humour, pour charmer leur auditoire, avec une dureté et une froideur, pour arriver à leurs fins. Vous n’êtes pas un tueur, il vous manque une case.
Frédéric de Greslan : Certainement. Il me manque une autre case pour être un vrai tueur politique : être dénué de scrupules. Il ne faut pas avoir peur de marcher sur la tête des gens. Ce n’est pas mon truc. Ma vocation d’avocat, c’est de les défendre, pas de leur marcher dessus. Je n’ai pas le profil d’un homme politique classique. J’aurais plus le profil d’un politicien néo-zélandais ou d’Europe du Nord, c’est-à-dire quelqu’un qui peut venir de la société civile, s’impliquer en politique pendant quelques années, et retourner dans le privé.
Le Chien bleu : Les vraies réformes sont rares. Où est la solution ? Comment fait-on avancer les choses ?
Frédéric de Greslan : Il y a des solutions. Avec le système proportionnel aux élections provinciales et au gouvernement, ce sont les partis politiques qui sont au pouvoir dans notre pays. C’est un marché de dupes. On se présente avec un programme électoral qu’on ne peut presque jamais mettre en place faute de majorité. Il faut que le système permette d’avoir une vraie majorité.
Le Chien bleu : On dit que l’accord de Nouméa est la traduction juridique du consensus océanien, c’est-à-dire que la minorité peut faire échouer un texte voulu par la majorité. Il faut donc qu’il y ait consensus pour que les textes soient adoptés. Si vous revenez là-dessus, on va dire que vous bafouez cette tentative d’accorder les règles de la coutume avec la vie institutionnelle moderne.
Frédéric de Greslan : Non ! On a un bon exemple avec les communes. Celui qui arrive en tête, même s’il n’a pas obtenu la majorité des voix, a la majorité des sièges et peut appliquer son programme. On le voit à Dumbéa. Cela n’empêche pas l’opposition de faire son travail. En ce moment, on dirait un gouvernement d’union nationale après une guerre civile. On a eu une guerre civile, on nous a collé un gouvernement d’union nationale. Tous les partis sont représentés pour que personne ne se sente exclu et ait envie de recourir à la lutte armée, mais ça ne marche pas. Ça a bien fonctionné parce que la paix est revenue dans le pays, mais maintenant, il faut passer à une étape supérieure. Entre les volontés autonomistes des uns et indépendantistes des autres, on peut se retrouver sur de nombreux sujets. On peut se retrouver sur une forme de souverainisme calédonien dans lequel la Calédonie s’administre elle-même pour l’essentiel. Mais pour que ça marche, il faut une majorité au gouvernement, au Congrès et à la province. Il faut que celui qui arrive en tête de l’élection puisse appliquer son programme. gramme, sinon c'est la dictature de la minorité.
C'est la porte ouverte à la corruption
Le Chien bleu : Des indépendantistes vont dire que c'est une négation de la culture kanake qui est celle du consensus.
Frédéric de Greslan : Dans les tribus, ça ne me paraît pas très démocratique. La démocratie peut s'exprimer, mais au bout du compte, ça reste un système autoritaire. Il n'existe pas de représentants de l'opposition dans une chefferie. Le chef (qui est chef à vie) dirige avec ses assistants, mais il n'y a pas plusieurs listes ... Dans les institutions, on doit évidemment rechercher le consensus, mais s'il y a blocage, et c'est souvent le cas, il faut une majorité, sinon le blocage dure. Sans majorité, on est obligé de marchander. Et ça va plus vite quand on fait du troc : « je vote avec toi là-dessus, mais tu votes avec moi là», « tu nommes un tel à cet organisme et je ne voterai pas contre tel ou tel texte».
C'est la porte ouverte à la corruption ou au trafic d'influence.
Le Chien bleu : Et pourtant, 90 % "des textes sont votés à l'unanimité. Tout le monde est d'accord.
Frédéric de Greslan : Oui, mais ce sont des textes souvent mineurs où il n'y a pas de débat. Sur les grandes réformes dont le pays a besoin, il faudrait une majorité pour avancer, sinon les réformes perdent toute ambition au gré des compromis nécessaires pour faire passer les textes.
Le Chien bleu : Quels sont les élus néfastes?
Frédéric de Greslan : Harold Martin et Anthony Lecren. Ce sont des contre exemples de la politique. Ce sont des gens comme ça qui font qu'il y a un rejet de la politique et qu'on nous met tous dans le même sac. Ces élus sont décrédibilisés. Ils devraient démissionner. Ils me font penser à des mecs comme Patrick Balkany en France.
Le Chien bleu : Qu'allez-vous faire, maintenant?
Frédéric de Greslan : Mon métier d'avocat. Je vais aussi militer sur deux dossiers, le drapeau commun et l'avenir institutionnel. Je reste militant à Calédonie ensemble, bien sûr.
Le Chien bleu : Et vous restez conseiller municipal de Païta ?
Frédéric de Greslan : 3 300 personnes ont voté pour moi. Je ne vais pas faire mon Simon Loueckhote et me barrer. Donc, j’irai au bout de ce mandat et de ce combat. Je le dois à ces électeurs qui m’ont fait confiance.